Overblog Tous les blogs Top blogs Environnement & Bio
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Lieu d'écoute, de parole et de débat pour tous les Ventenacois et Ventenacoises, créé lors des Elections Municipales de mars 2008 et qui, dans cette mouvance-là, reste un lieu de réflexion et de vigilance.

Publicité

NOUS Y SOMMES

 C'est la journée des femmes aujourd'hui.

Voici un témoignage de l'une d'elles : Fred Vargas.

S'il vous convainc, diffusez-le un maximum!  

 


 

Nous y sommes

 
Nous y voilà, nous y sommes. Depuis cinquante ans que cette tourmente 
menace dans les hauts-fourneaux de l'incurie de l'humanité, nous y sommes.
 
Dans le mur, au bord du gouffre, comme seul l'homme sait le faire avec 
brio, qui ne perçoit la réalité que lorsqu'elle lui fait mal. Telle 
notre bonne vieille cigale à qui nous prêtons nos qualités d'insouciance.
 
Nous avons chanté, dansé.
 
Quand je dis « nous », entendons un quart de l'humanité tandis que le 
reste était à la peine.
 
Nous avons construit la vie meilleure, nous avons jeté nos pesticides à 
l'eau, nos fumées dans l'air, nous avons conduit trois voitures, nous 
avons vidé les mines, nous avons mangé des fraises du bout monde, nous 
avons voyagé en tous sens, nous avons éclairé les nuits, nous avons 
chaussé des tennis qui clignotent quand on marche, nous avons grossi, 
nous avons mouillé le désert, acidifié la pluie, créé des clones, 
franchement on peut dire qu'on s'est bien amusés.
 
On a réussi des trucs carrément épatants, très difficiles, comme faire 
fondre la banquise, glisser des bestioles génétiquement modifiées sous 
la terre, déplacer le Gulf Stream, détruire un tiers des espèces 
vivantes, faire péter l'atome, enfoncer des déchets radioactifs dans le 
sol, ni vu ni connu.
Franchement on s'est marrés.
 
Franchement on a bien profité.
 
Et on aimerait bien continuer, tant il va de soi qu'il est plus rigolo 
de sauter dans un avion avec des tennis lumineuses que de biner des 
pommes de terre.
 
Certes.
 
Mais nous y sommes.
 
A la Troisième Révolution.
 
Qui a ceci de très différent des deux premières (la Révolution 
néolithique et la Révolution industrielle, pour mémoire) qu'on ne l'a 
pas choisie.
 
« On est obligés de la faire, la Troisième Révolution ? » demanderont 
quelques esprits réticents et chagrins.
 
Oui.
 
On n'a pas le choix, elle a déjà commencé, elle ne nous a pas demandé 
notre avis.
 
C'est la mère Nature qui l'a décidé, après nous avoir aimablement 
laissés jouer avec elle depuis des décennies.
 
La mère Nature, épuisée, souillée, exsangue, nous ferme les robinets.
 
De pétrole, de gaz, d'uranium, d'air, d'eau.
 
Son ultimatum est clair et sans pitié :
 
Sauvez-moi, ou crevez avec moi (à l'exception des fourmis et des 
araignées qui nous survivront, car très résistantes et d'ailleurs peu 
portées sur la danse).
 
Sauvez-moi, ou crevez avec moi.
 
Evidemment, dit comme ça, on comprend qu'on n'a pas le choix, on 
s'exécute illico et, même, si on a le temps, on s'excuse, affolés et 
honteux.
 
D'aucuns, un brin rêveurs, tentent d'obtenir un délai, de s'amuser 
encore avec la croissance.
 
Peine perdue.
Il y a du boulot, plus que l'humanité n'en eut jamais.
 
Nettoyer le ciel, laver l'eau, décrasser la terre, abandonner sa 
voiture, figer le nucléaire, ramasser les ours blancs, éteindre en 
partant, veiller à la paix, contenir l'avidité, trouver des fraises à 
côté de chez soi, ne pas sortir la nuit pour les cueillir toutes, en 
laisser au voisin, relancer la marine à voile, laisser le charbon là où 
il est, (attention, ne nous laissons pas tenter, laissons ce charbon 
tranquille) récupérer le crottin, pisser dans les champs (pour le 
phosphore, on n'en a plus, on a tout pris dans les mines, on s'est quand 
même bien marrés).
 
S'efforcer. Réfléchir, même.
 
Et, sans vouloir offenser avec un terme tombé en désuétude, être solidaire.
 
Avec le voisin, avec l'Europe, avec le monde.
 
Colossal programme que celui de la Troisième Révolution.
 
Pas d'échappatoire, allons-y.
 
Encore qu'il faut noter que récupérer du crottin, et tous ceux qui l'ont 
fait le savent, est une activité foncièrement satisfaisante.
 
Qui n'empêche en rien de danser le soir venu, ce n'est pas incompatible.
 
A condition que la paix soit là, à condition que nous contenions le 
retour de la barbarie, une autre des grandes spécialités de l'homme, sa 
plus aboutie peut être.
 
A ce prix, nous réussirons la Troisième révolution.
A ce prix nous danserons, autrement sans doute, mais nous danserons encore.
 
 
Fred Vargas
Archéologue et écrivain


Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
J
Je connaissais Fred Vargas pour ses très beaux romans policiers psychologiques, mais ce texte maniant l'ironie avec brio pour mieux souligner l'absurdité de la triste réalité est superbe!<br /> Bonne fête les femmes, par qui tout changement doit passer.
Répondre